"Particules de nuit" notes sur l'exposition du réalisateur A.W
- Szydywar-Callies Mathilde
- 18 oct.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 oct.

Vidéo " Fiction" 2019, Apitchapong Weerasethakul.
Depuis quelques années, nous avons pris l’habitude de nous retrouver en famille la veille de Noël, autour d’un ramen et d’une exposition. Cette année, je suis parvenue à convaincre les six personnes que nous étions, à entrer dans le pavillon Brancusi en face du musée Pompidou, pour découvrir l’exposition Particules de nuit du réalisateur thaïlandais Apitchapong Weerasethakul.
Cette installation vidéo s’organise en plusieurs espaces, il y a des grands formats, des formats ronds, d’autres superposés, des séries, des diptyques. Visiter une exposition entièrement conçue à partir de vidéos est un exercice en soi. Dès l’instant où l’on entre dans la salle plongée dans la pénombre, nos pas changent de rythme, leur amplitude se réduit, il n’est plus possible de marcher aussi rapidement qu’à l’extérieur dans la rue. L’obscurité nous empêche de saisir l’expression sur les visages des autres visiteurs, chaque individu semble projeté dans une soudaine intériorité. Je me doutais que ce ne serait pas facile, après le tonkutsu ramen que certains avaient choisi pour son bouillon opulent associé aux tranches de porc marinées à l’ail et à la ciboule, cette exposition relevait de l’épreuve.
Mon amie Lucile qui m’accompagnait est journaliste. Elle est abreuvée d'images, de chiffres, de faits. Lorsqu’elle mène des projets de documentaire dans son travail de réalisatrice, elle aborde le réel dans sa netteté, sa précision numérique. Les images sont pour elle un moyen de faire passer un message, de toucher un public identifié. Elle en côtoie tellement que peut-être qu’à présent, elle me l'a dit elle-même, elle ne les voit plus. J’aime ces discussions qui s'éternisent, écouter ce que l’autre à ressenti, essayer de rester silencieuse alors que les mots débordent de la bouche tant on a envie de partager sa propre lecture, trouver des ponts là où deux visions s’éloignent. Répéter, reformuler autrement.
Je me suis assise devant une vidéo projetée en grand format intitulée Fiction. L’écran semble jaillir de l’obscurité, on y voit une page blanche de carnet en gros plan et une main en train d’écrire avec un stylo noir : “ I read somewhere that the idea of constant time doesn’t exist ” à l'arrière-plan derrière la main, on devine un néon qui sursaute de temps en temps. Au fur et à mesure qu’on lit les lignes en train de s’écrire, des taches sombres apparaissent sur la surface blanche de la page, parfois sur la main qui écrit ou sur les doigts repliés qui tiennent le stylo. Les taches vibrent, ces insectes qui frétillent font venir un chat noir et blanc qui s’attarde un peu sur la page, on ne le voit qu’en partie, une oreille, des pattes, un pelage velouté. Noir et blanc comme Mapie que nous avons adoptée le printemps suivant, elle qui a sur ses pattes blanches comme des giclures de peinture noire. Noire et blanche comme une pie, l’encre et la page. La main poursuit son travail d'écriture, on pense aux notes d'un rêve, mais plus que ce qui s'écrit, j'observe toute la vie qui s'y invite. Dans le fond, le néon s’éteint puis se rallume, les insectes s’en rapprochent, il y a la densité de l’air et l’humidité qui colle sur la peau, le souvenir d’avoir fait cette expérience physique en Asie du sud-est.
J’aime la simplicité du sujet, observer une main qui trace des lettres, ce mouvement que l’on fait de moins en moins, alors qu’il nous aide à réfléchir, à formuler une pensée. À chaque fois que je vois ma grand-mère, elle me dit qu’elle s'entraîne un peu tous les jours à former des lettres sur un cahier, pour ne pas oublier. Comme les insectes et les écrivains, les chats sont irrésistiblement attirés par les pages des carnets ou des livres. Ils cherchent une manière de s’y poser, y font quelques pas, ou s’y couchent. Mon grand-père nous avait envoyé un article du Guardian qu’il avait fait traduire et synthétiser par Perplexity “ Signature moves : are we losing the ability to write by hand ?” J’en avais retenu trois choses :
Écrire à la main inscrit plus profondément en nous l’information.
Le clavier n'égale pas les bénéfices cognitifs et émotionnels de l’écriture manuscrite, cette transition de l'un à l'autre pourrait avoir des conséquences imprévues sur notre manière d’apprendre et de penser.
L’abandon de l’écriture à la main fait perdre une expérience sensorielle unique, ainsi qu’un lien avec l’histoire : les archives manuscrites révèlent des aspects émotionnels qui racontent notre humanité.
« Un film, c’est comme les êtres vivants, chaque battement de cœur est différent ». Le réalisateur thaïlandais né à Bangkok, à découvert le cinéma expérimental à Chicago, cette révélation lui a fait éprouver une intense liberté, à la hauteur de celle vécue pendant l’enfance où l’on ne se sent pas entravé par les conventions. Son travail est un art de la variation à partir du quotidien et de moments à la fois simples et puissants, une main qui écrit, le crépitement d'un feu, le passage d’un chat, l’épaisseur de l’air, des corps qui dorment allongés, le contact ductile de l'eau.
Finalement, pour mon amie et ma famille qui ne connaissait pas la démarche du réalisateur, il n’y avait presque rien à regarder. Pourtant, même quand la réalité est âpre, c’est dans sa matière même que l’on peut trouver quelque chose à révéler. Et cette exposition, dans sa pénombre allumée de fenêtres vidéos, au lieu de nous emmener hors du monde, nous guide pour prendre le jour et la nuit comme ils viennent, à l’échelle du corps et du climat, de l’intime qui vibre avec la matière. Oui c’est vrai, ce n’est que ça. Quand on écrit aussi, parfois on croit que ce n’est que ça, qu’il n’y aura pas grand-chose à en dire, mais une fois que l'on porte attention à ce qui a été vécu, si l'on s’efforce de le raconter dans sa densité et sa précision, il en découle toujours quelque chose de juste. Juste ça.


